200 baris pertama.
C’était hier.
Voilà comment cela s’est passé.
Vous vous rappelez ?
1942.
1943.
Le moment d’aller de l’avant.
Voici ce que Joe a mis dans l’album.
Des photos.
Des souvenirs.
Le souvenir du danger et du soleil.
Le souvenir du manque de sommeil,
du manque de renforts,
du manque de nouvelles.
Le souvenir de l’excès et du manque.
L’Air Corps avait un fils,
qui a atteint la gloire avant de s’écraser dans les flammes.
Nous avons payé.
Tout le monde a payé.
Tout le monde.
Tout le monde a payé.
Nous avons attaqué.
Ce pays et ses alliés ont attaqué, pour ou au nom de la liberté,
contre le besoin et la peur,
pour la liberté de parler et de croire.
Nous avons frappé fort.
Fils et petits-fils de la vieille Europe, nous remettions l’ouvrage sur le métier.
Nous avons avancé depuis l’ouest, les Russes depuis l’est.
Et au sein même de l’Europe tenue par les nazis,
les résistants ont frappé.
Vous vous rappelez ?
Vous vous rappelez comment ça s’est passé ?
Pour ou au nom de la liberté, nous avons frappé l’ennemi chez lui
dans un déchaînement de violence encore jamais vu.
Nous avons avancé.
Nous avons avancé,
jusqu’à le cerner dans sa dernière forteresse.
Berlin,
où prospère l’idée selon laquelle tous les hommes sont nés inégaux.
Berlin en avril 1945, en train d’être "réduite",
joli terme militaire signifiant...
détruire,
anéantir, démolir,
raser.
Ces hommes cherchaient quelqu’un.
Vous vous rappelez les chasses au trésor de votre enfance ?
"Le bouton, qui a le bouton ?"
C’était ce jeu.
Un jeu d’indices, une partie de cache-tampon.
Ils jouaient pour de vrai, cette fois. Ils cherchaient un homme.
Oui. Cet homme.
Et ils ont fini par atteindre le centre nerveux, la chancellerie,
où avait été fomenté le complot contre l’humanité.
Et maintenant qu’était terminée la chasse au trésor,
qu'était terminée la partie,
où était cet homme ?
Le monde avait-il déjà connu un tel printemps,
la lumière printanière à travers les fenêtres brisées,
les restes du fascisme dispersés,
éparpillés ?
Éparpillés.
Mais nous n’avons jamais trouvé cet homme.
Sans doute mort.
Il a disparu aux yeux du monde comme il avait surgi,
dans la fumée et les flammes,
comme un magicien, comme le Diable.
Jamais éclipse de soleil n’a assombri le monde plus que lui,
le plus grand fabriquant de mort,
le plus fabriquant de larmes de l’histoire.
Dans la chancellerie du Reich,
en ce printemps 1945,
il avait disparu.
C’était hier.
Mais pourquoi le passé hante-t-il le présent comme un fantôme ?
Pourquoi les nouvelles restent-elles mauvaises ?
Et si nous avons gagné, pourquoi avons-nous l’air d’avoir perdu ?
Et si Hitler est mort,
pourquoi sa voix nous poursuit-elle encore au sein de la vie américaine ?
Il n’y aura plus de paix nulle part quand les canons auront tiré.
Les Nations Unies vont bientôt tomber en morceaux.
Une guerre va éclater entre les Alliés.
La glorieuse renaissance des nazis est déjà en germe.
Une angoisse parcourt ce pays.
Une inquiétude.
Elle se répand de visage en visage, telle une infection.
Une peur maladive.
Nous vivons en retenant notre souffle dans l’attente du lendemain.
Les cours chutent, monsieur ?
Les prix montent ?
Une dépression ?
Des rumeurs de guerre ?
Nous sommes hantés en plein jour.
La seule chose qui nous paraît certaine, ce sont les ennuis.
Nous avons changé.
Cette nation de nombreuses nations, qu’Hitler qualifiait de bâtarde,
était parvenue à se rassembler.
Cette grande fédération de peuples appelée États-Unis s’était rassemblée.
Les bras et les savoirs s’étaient unis en nombre
dans l’espoir de la victoire.
Nous avions un espoir,
dont nous avons nourri les machines que nous avons envoyées au front.
Si vous n’y étiez pas, vous ne saurez jamais exactement comment c'était.
Vous ne le saurez jamais,
du moins, pas exactement.
L’empreinte laissée par la guerre n’est pas transmissible.
L’homme qui a été durement frappé a connu la guerre à peu près.
Et l’autre, qui a été frappé plus durement,
a connu la guerre exactement.
Cet homme aussi a connu la guerre exactement.
C’est le second président des États-Unis à avoir succombé à l’heure de la victoire.
Ils savaient pourquoi ils pleuraient.
Ils le savaient.
Car nous avions forgé un homme que le monde pouvait pleurer,
et nous l’avons mis sur un chemin qui menait au cœur du monde.
En ce printemps, cet amer printemps,
nous avions multiplié les douleurs,
et nous avions multiplié les veuves.
Nous en terminions. L’heure était venue de faire les comptes.
C’était la fin.
Une fin à brûler par les deux bouts.
Nous les avons rassemblés. Nous les avons débusqués.
Nous avons arrêté tous les collabos.
Le monde grouillait de Judas.
Nous avons rassemblé tous ces petits tueurs,
les petits et les gros.
Nous les tenions,
et ils savaient pourquoi aussi bien que nous.
Nous avons fait une nouvelle loi pour répondre à un crime nouveau,
consistant à assassiner tout un peuple parce qu’on se croit meilleur que lui,
à faire l’apologie du meurtre,
à apprendre à toute une nation à assassiner,
à donner l’ordre d’assassiner.
Et comment punir l’assassinat d’enfants ?
Nous avons essayé d’adapter la punition au crime,
mais nous les avons juste pendus.
Et nous sommes arrivés au moment de la célébration,
chacun fêtant ça à sa manière.
Le temps d'un jour ou deux, le monde a appartenu aux gens ordinaires.
Un courant de joie a parcouru la planête.
Le monde s’embrassait sans considération de nom ou d’origine.
Rappelez-vous.
Y a-t-il jamais eu espoir porté plus haut qu’en cet été 1945 ?
Et quel était cet espoir,
sinon que la victoire commune était la victoire de chacun ?
La guerre la plus grande et la plus dure de l’histoire était finie.
Finie.
La paix.
La paix que nous attendions.
En un sens, c’était presque comme avant la guerre.
Comme le base-ball, la coutume locale de la haine raciale était de retour.
Le fléau de la religion, de la race, de la couleur de peau était de retour.
Des institutions américaines,
comme le député Rankin, adepte de la taxe électorale.
Et le comité Thomas-Rankin a succédé au comité Dies.
Vous vous souvenez de Pelley, l’ancien prédicateur ?
Et Geral K. Smith, des Chemises d’argent ? Toujours actif.
C’était la paix, et ils étaient tous de retour après la guerre.
Merwin Hart, expert-conseil.
Lawrence Dennis, économiste.
Homer Loomis, pur produit de l’après-guerre.
Deatherage. Ils s’affairaient en tous sens.
De Deatherage à McWilliams,
de McWilliams à Burke,
les mêmes péroraisons.
SAUVEZ L’AMÉRIQUE ! N’ACHETEZ PAS AUX JUIFS !
P.L. EST UN CATHO
LES NÈGRES ONT DÉTRUIT CETTE VILLE
CHRÉTIENS, DÉFENDEZ-VOUS !
En un sens, c’était comme avant.
Boston en 1948.
Une église épiscopale de Bayside, à Long Island,
en 1944.
Détroit, 1943.
Chicago, 1947.
En un sens, c’était presque comme avant la guerre.
Des mêmes rotatives sortaient les mêmes contrefaçons antisémites.
Les mêmes pamphlets de haine avaient la faveur des mêmes magazines.
Mais malgré tout,
nous avons gardé nos petits fléaux loin des premières pages.
La paix.
La paix peut être une période de croissance,
un long été,
long de 9 mois,
une période de maturation.
Le monde a l’air d’un berceau dans lequel bercer l’avenir.
Et rien n’a l’air ordinaire dans un moment pareil.
Comment pourrait-il en être autrement ?
Une chose vivante peut-elle être ordinaire ?
Tout visage a une histoire qui mérite d’être lue.
Y a-t-il une vie qui puisse être trop petite ?
Y a-t-il une vie qui puisse être trop loin ?
Y a-t-il une vie qui puisse passer inaperçue ?
Seulement quand on a oublié ce que c’est que d’être petit,
et de porter une tristesse trop grande pour sa taille.
Malgré tout, il y a des moments où un savoir nous saisit,
où nous voyons la constante rotation de la terre dans la succession des jours.
Malgré tout, nous couvons l’espoir de la vie,
au fond de nous.
Nous nourrissons cet espoir contre les peurs de notre époque,
nous l’embrassons,
lui parlons.
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